2 Timothée 2.10 enseigne-t-il que seuls les élus seront sauvés ? (David SHUTES)

 

Ne trouvant aucun commentaire pertinent sur ce verset, j’ai posé la question à David SHUTES. Bonne pioche ! C’est avec sa minutie habituelle que David explore pour nous les deux mots-clés du verset : le salut et l’élection !

Dans 2 Timothée 2.10, Paul écrit : « Pour cette raison, j’endure toutes choses, pour que les élus aussi atteignent le but, le salut qui est en Christ-Jésus, avec une gloire éternelle » (traduction personnelle aussi précise que possible).

Selon certains, ce texte montre qu’il y a dans le monde un groupe de personnes, les élus, qui ne sont pas encore au Seigneur, mais qui vont l’être parce que c’est eux que Dieu a choisis pour le salut. Le salut en Christ n’est pas prévu pour les autres : Christ n’est pas mort pour eux, Dieu n’a pas prévu de les sauver, et aucun d’eux ne se tournera vers le Seigneur. Le plan de Dieu est de sauver ceux qu’il a choisi de sauver, lui, et personne d’autre.

Est-ce là ce que ce verset enseigne ? Non. C’est une interprétation qui découle d’au moins deux a priori qui sont en fait très discutables. Ce verset pourrait être compatible avec une telle théologie (c’est-à-dire qu’il n’y a rien dans ce verset qui contredirait cette optique), mais ce n’est pas ce verset qui enseigne cette doctrine. Si elle est vraie, il faudrait la trouver ailleurs.

Première considération : quel est le salut en vue dans ce verset ?

Commençons avec la notion du salut. Il est courant de considérer « le salut » comme équivalent de « la nouvelle naissance ». Dans cette optique, le salut intervient à un moment donné dans la vie d’une personne, quand elle passe du royaume de Satan au royaume de Dieu. Avant ce moment, elle n’était pas sauvée. Après, elle l’est.

Cette conception du salut n’est pas entièrement fausse. Dès la nouvelle naissance,
– il n’y a plus de condamnation (Romains 8.1),
– il y a une transformation spirituelle profonde (2 Corinthiens 5.17),
– nous sommes réconciliés avec Dieu (Colossiens 1.22)
– et nous sommes ses enfants (1 Jean 3.1-2).
Depuis le moment de la régénération, il y a donc une réalité spirituelle qui est en place chez le croyant qu’il n’est pas faux de considérer comme « le salut ».
En plus, même si nous ne sommes pas encore au bout du parcours, nous avons dès ce moment-là l’assurance d’y arriver (Romains 8.31-39, Philippiens 1.5, Jude 1.24…) parce que Dieu lui-même est en train de faire son œuvre en nous.

Toutefois, il y a d’autres textes qui présentent le salut comme « une œuvre en cours ». Ils ne mettent en cause ni ce qui est acquis (délivrés de la condamnation, nouvelle création, réconciliés avec Dieu, enfants de Dieu… )
ni la certitude d’aller jusqu’au bout de cette œuvre. Néanmoins, de tels textes montrent que le salut n’est pas entièrement « terminé » (si on peut dire ainsi) à la nouvelle naissance.
Un des textes clés pour cela vient de Paul lui-même (donc l’auteur de 2 Timothée 2.10). Il écrit dans Romains 8.24 : « Car c’est en espérance que nous avons été sauvés ». Il précise même que ce qu’on voit n’est pas de l’espérance. Le salut dont il parle n’est donc pas ce qu’on expérimente déjà maintenant.
Il est en train de dire que, d’un certain point de vue, le salut n’est pas encore arrivé au bout en nous. Pierre aussi dit, dans 1 Pierre 1.5 que nous sommes gardés par la foi pour « entrer dans un salut prêt à être révélé à la fin »
(sous-entendu, la fin du temps). On pourrait citer d’autres textes qui vont dans ce même sens :

Le salut dans son sens le plus complet fait référence à une transformation qui ne sera complétée qu’à la fin du parcours,
quand nous nous tiendrons dans la présence de Dieu en étant devenus « saints, sans défauts et sans reproche » (Colossiens 1.22) ou encore « irréprochables et dans l’allégresse » (Jude 1.24).

Quel rapport donc avec 2Timothée 2.10 ? C’est que nous avons à faire ici avec un des « a priori » dont j’ai parlé : on part du principe que le « salut » en question ici est la nouvelle naissance. Paul serait donc en train de dire qu’il est prêt à tout pour que ceux qui sont prévus pour le salut puissent se convertir. Mais le verset lui-même va plutôt dans le sens d’une autre compréhension, puisque Paul parle d’un salut « avec une gloire éternelle ». Cela semble mieux s’accorder avec la notion du salut pleinement accompli qu’avec le salut dans son sens courant de ce qui se passe à la nouvelle naissance.

De ce fait, Paul n’est pas en train de dire que ce qui le préoccupe est la conversion de ceux qui sont destinés à accepter le salut, mais il se soucie que ceux qui sont au Seigneur puissent aller jusqu’au bout de l’œuvre que Dieu est en train de faire en eux.

Cela, déjà, change sérieusement la manière de comprendre ce verset. 

  Deuxième considération : le sens des « élus »

L’autre a priori a encore plus d’importance dans le sens de ce verset. Selon lui, 2 Timothée 2.10 montre que seul un groupe précis choisi d’avance par Dieu sera sauvé.  La question ici concerne le mot « élus ». Le sens de base de ce mot est simplement « ceux que Dieu a choisis ».

Tout le monde s’accorde pour dire que Dieu a choisi qui peut être sauvé.
D’une part, la Bible le dit explicitement à maintes reprises.
D’autre part, c’est une évidence logique : comment l’homme pécheur pourrait-il être racheté, si Dieu n’avait pas choisi de le rendre possible ?

Mais « choisi » (ou « élu ») ne signifie pas, en soi, que Dieu a désigné précisément qui peut être sauvé et qui ne le peut pas. Bien sûr, il sait précisément qui le sera et qui ne le sera pas, puisqu’il sait tout, mais la nature du choix reste discutable. Il y a, en gros, deux possibilités :

D’abord, Dieu peut avoir désigné, de manière précise et personnelle, les personnes qui seront sauvées : « Un tel, un tel, etc. » Cette optique s’appelle l’élection inconditionnelle. Les personnes ne peuvent rien faire pour influencer ce choix dans un sens ou un autre : si Dieu t’a choisi pour le salut, tu seras forcément sauvé, s’il ne t’a pas chois pour le salut, tu ne pourras jamais l’être.

Une telle manière de concevoir le choix de ceux qui seront sauvés implique forcément le fait que c’est Dieu qui fait tout d’un bout à l’autre : il incite la personne à se convertir, il donne la foi qui sauve, et il régénère la personne.
Elle a peut-être l’impression qu’elle a fait un choix elle-même, mais c’est une illusion. Elle n’aurait pas pu faire autrement.

En même temps, puisque c’est Dieu qui fait tout, s’il n’a pas choisi quelqu’un pour le salut, il ne va rien faire pour que cette personne se convertisse.
Et comme la personne n’y est pour rien, forcément elle n’aura jamais l’idée de se tourner vers Dieu.

Mais il y a une autre conception du choix de ceux qui seront sauvés.
Elle s’appelle l’élection conditionnelle. C’est toujours un choix de Dieu (personne ne peut imposer sa volonté à Dieu), mais il fait ce choix en fonction d’un critère, une condition. Selon la Bible, ce critère serait « ceux qui se tournent vers lui par la foi ». Ainsi, la foi serait le facteur déterminant dans le salut. (Tandis que dans l’optique d’élection inconditionnelle, la foi est le résultat du choix, et non un facteur qui a une influence sur ce choix.)

Que dit la Bible : élection inconditionnelle ou conditionnelle ?

L’apôtre Paul aborde cette question en détail dans Romains 9. Il est clair que Dieu a fait un choix en ce qui concerne Israël ; c’est lui qui a choisi ce peuple. Paul explique dans Romains 3.2 que le but de ce choix est de communiquer avec l’humanité à travers Israël ; c’est ce que veut dire le mot « oracles ». Dieu a donné la loi et les prophètes à travers Israël. Il a utilisé l’histoire d’Israël pour illustrer maints aspects de ce qu’il veut de l’homme (aussi bien à travers les bons exemples dans l’histoire du peuple qu’à travers les mauvais exemples). Surtout, il s’est incarné à travers le peuple d’Israël, non seulement pour montrer qui il est, mais aussi pour mettre en place le salut par la mort et la résurrection de Jésus-Christ. Toutes ces choses font partie des « oracles » de Dieu, les manières dont Dieu se révèle au monde.

Les Juifs à l’époque de Paul estimaient que le choix d’Israël en tant que « peuple élu » implique forcément qu’ils le sont aussi sur le plan spirituel : le salut est donc pour les Juifs, tous les Juifs, et rien que les Juifs. Si un non-Juif veut être sauvé, il doit devenir Juif pour le faire. Pourtant, Paul avait argumenté à travers une bonne partie de son exposition théologique dans l’épître aux Romains que les Juifs ne sont ni avantagés ni désavantagés en ce qui concerne le salut.
On voit cela par exemple dans Romains 3.9, ou dans 3.22-23.

Comment se fait-il que le « peuple élu » ne le soit pas forcément en ce qui concerne le salut ? C’est la question que Paul aborde dans ce chapitre 9,
pour montrer que ce n’est pas le même choix.

D’abord, il montre clairement dans la première partie du chapitre que le choix d’Israël (en tant qu’instrument privilégié pour la révélation divine au monde) est un choix inconditionnel.

Paul est extrêmement clair sur ce point, par exemple dans Romains 9.11-13. Dieu n’a pas choisi Israël parce qu’il y avait un critère chez ce peuple qui faisait qu’il était « meilleur » pour cette révélation qu’un autre peuple. Il l’a décidé souverainement et les Israélites ne pouvaient rien faire pour influencer ce choix dans un sens ou dans un autre.

Mais dans la dernière partie du chapitre, Paul explique que le choix en ce qui concerne le salut n’est pas du tout de la même nature. C’est ce qui explique que le résultat de ces deux choix n’est pas le même.

Dans les versets 30 à 32, surtout, il montre que le choix de ceux qui vont être sauvés est conditionné sur la base de la foi et non de l’appartenance au peuple d’Israël.

Du coup, certains en Israël parviennent au salut (parce qu’ils s’approchent de Dieu par la foi, tout comme Abraham l’avait fait, ainsi que l’a fait remarquer Paul dans Romains 4.1-4, en se basant sur Genèse 15.6) et d’autres non. De même, sur exactement le même critère (la foi), certains non-Juifs se tournent vers Dieu et d’autres non. Le choix inconditionnel d’Israël comme peuple à travers lequel Dieu communique son message de rédemption n’a rien à voir avec le choix de ceux qui seront sauvés. C’est le sens de base de tout le chapitre.

Romains 9 argumente donc très fortement qu’en ce qui concerne le salut, le choix de Dieu (« l’élection ») est conditionnel.

Certains sortent les versets du début du chapitre de leur contexte, et essaient de les utiliser pour montrer que le choix de ceux qui seront sauvés est inconditionnel, mais dans le contexte il est absolument clair que ces versets concernent le choix de la nation d’Israël en tant qu’instrument des « oracles » de Dieu. Les sortir de leur contexte et les appliquer au salut, c’est tomber en fin de compte dans l’optique contre laquelle Paul argumente dans ce chapitre, comme quoi le choix de la nation d’Israël serait le même que le choix des rachetés.

2 Timothée 2.10 sans les a priori

Revenons donc à 2 Timothée 2.10 avec cette optique d’élection conditionnelle (en fonction de la foi, donc ) :

Dieu a choisi de sauver tous ceux qui viennent à lui par la foi. Gardons aussi en tête l’idée que le salut en question est l’aboutissement ultime et parfait du salut et non la nouvelle naissance. Le sens du verset est donc très différent de ce qu’on pourrait comprendre avec des a priori en faveur de la conversion et d’une élection inconditionnelle :

« Pour cette raison, j’endure toutes choses, pour que ceux que Dieu a choisi d’accepter puisqu’ils sont venus à lui par la foi puissent aller jusqu’au bout de leur salut en Christ-Jésus, en entrant dans la gloire éternelle. » C’est parfaitement compatible avec le reste de l’enseignement de Paul sur le salut (« c’est en espérance que nous avons été sauvés », Romains 8.24, et « quiconque croit en lui ne sera pas confus », Romains 10.11, qui cite Ésaïe 28.16) et cela élimine totalement le problème théologique d’un Dieu qui pourrait sauver beaucoup de gens, mais qui ne veut pas le faire. Ézéchiel 33.11 est très clair sur le fait que Dieu veut le salut même des perdus ; la notion d’une élection inconditionnelle introduit une contradiction dans la théologie biblique. Une contradiction inutile, puisque cette optique d’élection inconditionnelle pour le salut n’est pas celle de la Bible.

Nous pouvons donc dire en conclusion que lire 2 Timothée 2.10 comme un verset qui montre l’élection inconditionnelle nécessite un raisonnement circulaire : on peut voir cela dans ce verset uniquement si on l’a déjà en abordant ce verset. Mais ce n’est pas du tout ce qu’enseigne ce texte.

 La préoccupation principale de Paul dans ce verset n’est pas le choix de qui va se convertir, mais le fait de voir les enfants de Dieu aller jusqu’au bout avec lui. C’est une très bonne préoccupation.

David SHUTES, mai 2022

David SHUTES est pasteur, conférencier et enseignant biblique. Il est professeur à l’Institut Biblique de Genève (IBG), et dans différents instituts africains. Il est l’auteur de plusieurs livres. Vous le retrouverez sur son site: http://www.davidshutes.fr .
Son livre numérique : « Calviniste, arminien, intermédiaire ou éclectique ?  » a constitué ma première publication sur ce blog ! (voir rubrique « Articles »)

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