Pédobaptisme et sotériologie

J’ai été intrigué par un article de foi des Remontrants, liant le salut des enfants de croyants d’une certaine manière à leur baptême :

Aucun enfant de croyants qui a été baptisé au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit, et alors qu’il est dans l’enfance, n’est compté parmi les réprouvés par un décret absolu.   
(L’Opinion des Remontrants, 1618, article 1.10)

Loin de moi de vouloir polémiquer. J’aimerais juste partager avec vous des réflexions qui s’appuient sur des remarques d’un pasteur pédobaptiste, du côté calviniste celui-ci, et je trouve qu’elles devraient interpeller chacun sur la cohérence de ses convictions.

Je me demande si on ne peut pas suggérer que le pédobaptisme fait normalement partie intégrante du calvinisme, qui, sans lui, devient plus ou moins une conception hybride ? En tout cas, c’est ainsi que semblent le voir les théologiens réformés César Malan, Pierre Marcel, Pierre Courthial, Paul Wells… Ainsi, voici les paroles du pasteur Roger Barilier de Lausanne, dans une lettre  adressée à la revue réformée évangélique Résister et construire à laquelle j’étais abonné, et publiée par elle  dans son numéro 20-21 de juin-septembre 1992 Ça date !

Le baptisme, même calviniste (bizarre anomalie à l’intérieur de la descendance réformée, et qui doit faire Calvin se retourner dans sa tombe) ne présente-t-il pas le risque d’accentuer le rôle des dispositions et de l’action humaines, et de faire passer au second plan l’œuvre de Dieu, seule salutaire? … Le danger est grand d’accorder, si peu que ce soit, une valeur au fait même de demander le baptême, d’accomplir un acte de foi, d’offrir à Dieu sa conversion, – danger qui est écarté par le baptême des petits enfants.

Quand le baptême précède la foi, il atteste que la grâce divine est première, et que nous sommes prédestinés au salut, sans que nos mérites y soient pour quelque chose. Mais quand le baptême suit la repentance, la foi et même la sanctification déjà commencée, on est « diablement » exposé à considérer la grâce comme l’estampille mise par Dieu sur les bonnes dispositions dont on a fait preuve. L’accent se déplace de l’œuvre objective de Dieu sur la réponse subjective de l’homme. 

Je pressentais cette logique, et cela d’autant plus que je n’ai connu rien d’autre dans les églises réformées et luthériennes de mon Alsace. Mais voilà les choses dites clairement par quelqu’un de ce courant de pensée.[1] Je veux m’étendre un peu sur cette (re)découverte, qui me permet de mieux comprendre (sans l’approuver pour autant) la doctrine du pédobaptisme en relation avec une repentance et une foi ultérieures. Je cite donc des extraits d’une autre lettre du pasteur Barilier, qui parle du baptême dans la continuité de la circoncision.

Le circoncis était membre d’un peuple par sa naissance, mais agrégé au peuple élu par sa circoncision, mis personnellement au bénéfice de l’élection divine dont ce peuple était l’objet. (p 26)

L’auteur souligne avec raison qu’il s’agissait d’un peuple et non d’une race ou d’une nationalité, puisque les étrangers dans la maison (esclaves…) devaient eux aussi être circoncis. De là, il déduit :

Il n’y a donc pas de différence de nature entre la circoncision et le baptême. L’une comme l’autre a un sens spirituel et pas seulement « physique », comme vous le dîtes de la circoncision (mais n’est-ce pas aussi le cas du baptême?) L’une comme l’autre marque une sorte de nouvelle naissance, de sanctification, de mise à part, de consécration à Dieu et une rupture avec le paganisme ambiant, avec ce que le Nouveau Testament appellera « le monde ». Et l’une comme l’autre ont beau impliquer en principe une repentance et une foi personnelles, il n’empêche que les enfants y ont part comme les adultes. Pourquoi ? Parce que l’Alliance de Dieu est un fait qui préexiste de toute façon à l’existence individuelle de chaque Israélite comme de chaque chrétien, et que, d’autre part, chaque enfant d’Israélite ou de chrétien baigne dès son enfance dans une ambiance familiale et collective de foi et s’en trouve imprégné. La foi de ses parents et de son Église supplée et engendre la sienne. Il y a là, dans cette analogie profonde et quasi parfaite entre circoncision et baptême, un fait qui me paraît capital… (p 27)

C’est l’enseignement des Églises multitudinistes de la Réforme que je connais : on n’attend pas des baptisés qu’ils se repentent et croient pour être sauvés, on leur dit de se repentir des fautes de chaque jour et de croire au Christ parce qu’ils sont sauvés,[2] même si, et pour cause, ils ne se sont jamais reconnus comme pécheurs perdus séparés de Dieu.
Roger Barilier continue :

Vous citez avec raison Tertullien: « On ne naît pas chrétien, on le devient. » Mais cela était vrai déjà sous l’Ancienne Alliance: on ne naissait pas circoncis dans son cœur, mais la circoncision physique contenait la promesse de cette circoncision morale, et marquait le commencement du processus intérieur qui, avec le temps, ferait de chaque enfant né au milieu du peuple de Dieu, un enfant de Dieu. Ainsi en est-il du baptême. (p 27)

Conclure de votre démonstration que le baptême des croyants doit supplanter celui des enfants, c’est exactement comme si vous vouliez que tous les descendants d’Abraham attendent d’avoir l’âge de leur ancêtre pour se faire circoncire. Seulement, ce serait vouloir réécrire la Bible à notre manière.

Vos prémisses étant fausses, votre conclusion est fausse elle aussi. Parce qu’il n’y a pas d’opposition entre un rite charnel, qui serait la circoncision, et le rite spirituel, que serait le baptême, mais que tous les deux sont à la fois charnels et spirituels, la règle de la transmission de la foi de père en fils et de mère en fille est la même sous la Nouvelle Alliance que sous l’Ancienne. Et le multitudinisme en découle tout naturellement, dans un cas comme dans l’autre.

La foi n’est pas un phénomène purement individuel : vous l’avez reconnu, mais sans en voir toute la portée. Il y une foi familiale ou collective, une foi vicaire: la foi de l’Église, dans laquelle les enfants de parents chrétiens sont baptisés. (P 27)

Roger Barilier, au nom de sa théologie de l’Alliance, fait remarquer combien ce serait affreux si dans une même famille, les parents et les grands enfants étaient considérés comme chrétiens, et les autres, non encore baptisés parce que trop jeunes pour se convertir, seraient des païens perdus. Nous pouvons laisser ce qui concerne les tout petits à Dieu, et la plupart auront encore l’occasion de se tourner vers le Seigneur. Mais n’avons nous pas plus de raisons pour trouver affreux que dans la même famille, quel que soit leur âge et leurs dispositions de cœur, les uns soient élus et les autres éternellement réprouvés ?

Il me semble que nous sommes devant cette incohérence d’affirmer ce que la doctrine calviniste voulait justement combattre. En effet, on veut éviter d’accorder le moindre « mérite » au pécheur pour son salut, donc on refuse que sa repentance et sa foi propres en soient le moyen d’appropriation. Mais ici, qu’observe-t-on ? Si la foi se transmet de père en fils, matérialisée par la présentation de l’enfant au baptême par les parents, le salut ne dépend-elle pas de la « foi » des parents ?

– Alors, quid des enfants de parents qui ne les font pas baptiser ?

– Et, si, comme je l’entends régulièrement,  tous les baptisés sont sauvés, où est l’élection souveraine de Dieu tant revendiquée ?

Bien sûr, nos frères calvinistes évangéliques n’ont adopté qu’une partie de la doctrine de Jean Calvin. Encore une fois, est-ce bien cohérent ?

[1] que bien sûr nos calvinistes évangéliques récusent, comme l’ont fait les rédacteurs de cette revue… qui m’est retombée entre les mains bien à propos.

[2] Tiens, nous, nous disons cela… pour la pratique des bonnes œuvres !